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[Tribune libre] Pourquoi l’État français choisit-il de renforcer sa participation dans Eramet au moment où le groupe traverse des difficultés financières, et qu’est-ce que le Gabon peut réellement gagner ou perdre dans cette opération ?

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Il faut dépasser la lecture strictement financière de cette annonce. Le sujet touche à la souveraineté économique, à la maîtrise des ressources naturelles, à l’industrialisation du Gabon, aux relations franco-gabonaises et à la capacité de l’État gabonais à défendre ses intérêts face à un groupe industriel soutenu par une puissance publique étrangère.

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Une précision est toutefois indispensable : passer de 27 % à 49 % du capital ne signifie pas automatiquement que l’État français détient 49 % de toutes les activités d’Eramet, ni qu’il dispose seul du pouvoir de décision. Il faut distinguer le capital, les droits de vote, la gouvernance et les accords spécifiques concernant la filiale gabonaise Comilog.

L’enjeu n’est donc pas de présumer que le Gabon est victime d’un accord défavorable, mais d’examiner si les engagements obtenus sont à la hauteur des avantages accordés à Eramet et de la valeur stratégique du manganèse gabonais.

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GABON–ERAMET–FRANCE : SAUVETAGE D’UN GROUPE MINIER OU NOUVELLE OCCASION DE NÉGOCIER LA SOUVERAINETÉ ÉCONOMIQUE DU GABON ?

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Analyse économique, industrielle et géopolitique — 15 octobre 2026

1. Pourquoi la France investit-elle davantage dans Eramet alors que le groupe est en difficulté ?

[Tribune libre] Pourquoi l'État français choisit-il de renforcer sa participation dans Eramet au moment où le groupe traverse des difficultés financières, et qu'est-ce que le Gabon peut réellement gagner ou perdre dans cette opération ?

Moanda, au cœur de la filière gabonaise du manganèse.

[Tribune libre] Pourquoi l'État français choisit-il de renforcer sa participation dans Eramet au moment où le groupe traverse des difficultés financières, et qu'est-ce que le Gabon peut réellement gagner ou perdre dans cette opération ?

Un groupe industriel aux activités stratégiques internationales.

Le 12 octobre 2026, l’État français a confirmé son intention de participer au renforcement du capital d’Eramet, dans le cadre d’une augmentation de capital de 500 millions d’euros prévue au quatrième trimestre 2026. L’objectif annoncé est de porter ses droits de vote effectifs jusqu’à 49 %, sous réserve des modalités de l’opération. 

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Cette décision répond à plusieurs intérêts français.

A. Empêcher l’affaiblissement d’un actif industriel stratégique

Eramet est présent dans plusieurs secteurs miniers, notamment le manganèse, le nickel, le lithium et les sables minéralisés. Il ne s’agit donc pas uniquement d’une entreprise qui extrait des minerais en Afrique : c’est un groupe dont les activités intéressent les chaînes d’approvisionnement industrielles françaises et européennes. 

Lorsqu’un groupe de cette importance rencontre des difficultés financières, son actionnaire public peut chercher à éviter une dégradation supplémentaire de sa situation, une vente précipitée d’actifs ou une perte de contrôle stratégique.

Le premier intérêt de Paris est donc de préserver un instrument industriel qu’elle juge important pour sa propre souveraineté économique.

B. Sécuriser les approvisionnements en minerais

Les économies modernes ont besoin de matières premières pour l’acier, les infrastructures, les équipements industriels, les batteries et d’autres applications technologiques. Le manganèse joue notamment un rôle important dans la sidérurgie.

Le Gabon devient ainsi un élément central de l’équation : il possède une ressource minérale importante, tandis qu’Eramet dispose d’une chaîne industrielle et commerciale déjà implantée.

En renforçant sa participation, la France cherche à sécuriser ses intérêts dans un secteur exposé à la concurrence internationale. C’est précisément l’objectif stratégique avancé dans son communiqué officiel. 

C. Profiter d’un moment où l’entreprise a besoin de capitaux

C’est le point le plus intéressant de votre question.

Une entreprise en difficulté peut avoir besoin de nouveaux capitaux dans l’urgence. Un investisseur disposant de moyens financiers peut alors augmenter son poids dans la société, notamment si les autres actionnaires ne suivent pas l’opération dans les mêmes proportions.

Il faut néanmoins distinguer deux choses :

  • L’argent injecté dans l’entreprise : il renforce ses fonds propres et peut contribuer à sa stabilité financière.
  • L’augmentation de la participation de l’État : elle renforce son influence sur la gouvernance et les orientations stratégiques.

Dans le cas d’Eramet, les documents publiés précisent que l’opération doit contribuer au rétablissement de la situation financière du groupe, au respect de ses engagements bancaires et à la poursuite de sa stratégie. 

Autrement dit, Paris ne fait pas nécessairement un pari sur une entreprise déjà prospère. Elle investit dans une entreprise fragilisée dont elle estime que les actifs et les perspectives justifient un soutien.

Cela peut être un choix rationnel pour la France. Mais cela soulève une question pour le Gabon : si les difficultés d’Eramet justifient un soutien exceptionnel de l’État français, les intérêts économiques du Gabon doivent-ils continuer à dépendre des seules décisions commerciales de ce groupe ?

2. Ce que Paris gagne — et ce que Libreville doit exiger

Pour la France : sécuriser un actif stratégique

  • Renforcer sa position dans Eramet.
  • Soutenir financièrement le groupe.
  • Peser davantage sur ses orientations stratégiques.
  • Préserver ses intérêts dans l’approvisionnement en minerais.

Pour le Gabon : transformer la ressource en richesse nationale

  • Obtenir davantage de transformation sur son territoire.
  • Créer des emplois industriels qualifiés.
  • Développer des fournisseurs et des entreprises gabonaises.
  • Accroître les recettes publiques et les compétences technologiques.

Le problème est que ces deux listes ne se réalisent pas automatiquement ensemble.

La France peut atteindre son objectif de sécurisation industrielle sans que le Gabon obtienne nécessairement la meilleure part possible de la valeur créée. Inversement, un Eramet financièrement plus solide pourrait disposer des moyens nécessaires pour développer de nouvelles installations au Gabon.

Le véritable enjeu est donc de déterminer si les deux objectifs ont été liés par des obligations réciproques, mesurables et contrôlables.

3. Le point essentiel : le Gabon ne possède-t-il que le minerai, tandis que les autres maîtrisent la chaîne de valeur ?

Le Gabon détient une ressource naturelle sur son territoire. Mais la possession du sous-sol ne suffit pas à garantir la maîtrise économique de son exploitation.

Pour comprendre cette différence, il faut distinguer cinq niveaux :

1

La ressource

Le manganèse présent dans le sous-sol gabonais.

2

L’extraction

Les mines, les équipements, les coûts et les volumes produits.

3

La transformation

Les installations qui convertissent le minerai en produits à plus forte valeur ajoutée.

4

La commercialisation

Les contrats de vente, les acheteurs, les prix et l’accès aux marchés.

5

La répartition de la richesse

Les salaires, les impôts, les dividendes, les achats locaux et les profits conservés.

La souveraineté économique ne consiste donc pas simplement à proclamer que les minerais appartiennent au Gabon. Elle consiste à disposer de leviers réels pour décider de leur valorisation, de leur commercialisation et de la répartition des revenus.

Si le Gabon extrait le minerai, fournit l’énergie, supporte les coûts d’infrastructures et assume les conséquences sociales et environnementales, mais conserve peu de maîtrise sur la transformation et la commercialisation, sa souveraineté reste incomplète.

Ce constat ne signifie pas que les investissements étrangers sont indésirables. Ils apportent du capital, des technologies, des débouchés et une expertise industrielle. Il signifie que l’accueil des investissements doit s’accompagner de contreparties économiques à la hauteur de la valeur des ressources nationales.

4. Le calendrier de 2029 à 2031 : le principal risque pour le Gabon

Le calendrier officiel de la politique de transformation locale et ses implications économiques.

2026

Le groupe cherche à renforcer ses finances

Eramet confirme une augmentation de capital de 500 millions d’euros. Parallèlement, le Gabon doit préparer les infrastructures, les capacités énergétiques et les conditions industrielles de sa politique de transformation.

2029

L’interdiction d’exporter le manganèse brut entre en vigueur

Le Gabon a fixé cette échéance au 1er janvier 2029. Les opérateurs sont censés avoir préparé les capacités de traitement nécessaires. 

2031

L’objectif industriel annoncé par Eramet

Le protocole signé le 20 juillet 2026 vise à étudier des solutions permettant de transformer jusqu’à 700 000 tonnes de minerai par an au Gabon d’ici à la fin de 2031. Il ne constitue pas, à lui seul, une garantie que l’usine sera construite et opérationnelle à cette date. 

Le risque de décalage entre une obligation nationale et un investissement encore conditionnel

C’est ici que votre inquiétude est particulièrement pertinente.

Le Gabon a pris une décision de politique industrielle avec une date précise : le 1er janvier 2029. De son côté, Eramet a présenté une feuille de route qui prévoit l’étude de trois scénarios industriels et une capacité de transformation supplémentaire pouvant atteindre 700 000 tonnes par an d’ici fin 2031. Le protocole prévoit également l’examen des conditions de viabilité économique et l’engagement du Gabon à assurer l’accès à l’énergie. 

La différence est fondamentale :

  • Le Gabon a fixé une échéance réglementaire.
  • Eramet doit encore étudier et valider les conditions de réalisation des nouveaux projets.
  • L’investissement industriel dépend notamment de sa rentabilité et de la disponibilité de l’électricité.

Il serait cependant excessif d’affirmer qu’il y aura nécessairement deux années sans aucune transformation. Comilog transforme déjà une partie du minerai à Moanda, et le gouvernement gabonais a signalé d’autres projets industriels en préparation. 

Le véritable risque est plus précis : les capacités industrielles disponibles en 2029 seront-elles suffisantes pour absorber les volumes de minerai qui ne pourront plus être exportés à l’état brut ?

Si la réponse est négative, plusieurs conséquences sont envisageables :

  • une réduction de la production ou des exportations ;
  • une baisse des recettes fiscales et des recettes en devises ;
  • des tensions sur les emplois miniers et ferroviaires ;
  • des pertes pour les sous-traitants et les fournisseurs locaux ;
  • une pression sur le gouvernement pour accorder des dérogations ou modifier le calendrier.

Il s’agit de risques, non de conséquences certaines. Leur ampleur dépendra des capacités déjà disponibles, de la progression des travaux, des débouchés commerciaux et de l’évolution du marché mondial.

Une question de négociation : qui supporte le risque du calendrier ?

Si l’État gabonais interdit l’exportation brute sans s’assurer que les installations nécessaires seront opérationnelles, il risque de porter une part disproportionnée du coût de la transition.

L’opérateur, lui, pourrait chercher à protéger sa rentabilité en reportant l’investissement, en limitant les volumes ou en négociant de nouvelles conditions.

La solution n’est pas nécessairement d’abandonner l’interdiction. Elle consiste à l’accompagner d’un calendrier industriel contraignant, de jalons intermédiaires vérifiables et d’un mécanisme de gestion des retards.

Le Gabon doit donc demander : quelles capacités seront effectivement installées avant 2029, quels volumes pourront être transformés dès cette date et quelles obligations incomberont à chaque opérateur si les objectifs ne sont pas atteints ?

5. Le piège de l’électricité : le Gabon pourrait-il financer indirectement la rentabilité de son propre exploitant ?

Le protocole du 20 juillet 2026 identifie explicitement l’accès à l’énergie comme une condition essentielle à la viabilité des projets et prévoit un engagement du Gabon à cet égard. 

Or, la métallurgie consomme de l’énergie, et l’alimentation électrique des nouvelles installations nécessite des investissements, des infrastructures et une capacité de production suffisante.

Il faut alors poser trois questions.

Première question : qui finance les infrastructures énergétiques ?

Si le Gabon mobilise son budget public pour renforcer le réseau, construire des installations ou fournir une énergie à tarif préférentiel, il apporte une contribution économique au projet. Cette contribution doit être évaluée comme telle, même si elle ne figure pas au capital de l’usine.

Deuxième question : à quel prix l’électricité sera-t-elle fournie ?

Un tarif trop élevé peut compromettre la compétitivité industrielle. Mais un tarif artificiellement bas peut transférer le coût du projet vers les finances publiques ou les autres consommateurs.

L’accord devrait donc prévoir une tarification transparente, qui permette à la fois la viabilité industrielle et la soutenabilité financière du secteur électrique.

Troisième question : les Gabonais bénéficieront-ils d’une amélioration durable du service électrique ?

Il serait problématique que les installations industrielles obtiennent une alimentation prioritaire, tandis que les ménages et les petites entreprises continuent de subir des coupures.

Une politique industrielle équilibrée devrait distinguer les besoins du projet de ceux du réseau national et établir clairement les responsabilités de financement.

Le Gabon peut légitimement soutenir l’industrialisation. Mais il doit éviter que les dépenses publiques, les garanties et les concessions accordées à un investisseur ne soient supérieures aux bénéfices économiques réellement obtenus.

6. Les avantages réels que le Gabon peut tirer de cette opération

Il serait tout aussi erroné de considérer que l’intervention française ne présente aucun avantage pour le Gabon.

Un Eramet mieux financé peut être un partenaire industriel plus solide, capable de maintenir l’activité minière, de financer des équipements, de développer des unités métallurgiques et de soutenir les emplois liés à la filière.

Voici les principaux bénéfices possibles.

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1. Accélérer la transformation locale

Le Gabon peut passer d’une économie principalement fondée sur l’extraction et l’exportation à une économie qui transforme davantage le minerai sur place. Les produits transformés peuvent générer davantage de valeur ajoutée, à condition que les coûts énergétiques, industriels et logistiques restent compétitifs.

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2. Créer des emplois plus qualifiés

La métallurgie peut créer des postes d’ingénieurs, de techniciens, de mécaniciens, d’électriciens et de spécialistes de la qualité. Le bénéfice dépendra des recrutements locaux, de la formation et du transfert de compétences, et pas seulement du nombre d’emplois annoncés.

3. Développer les entreprises gabonaises

Maintenance, transport, ingénierie, consommables, construction et services industriels peuvent alimenter un réseau de fournisseurs nationaux. Pour y parvenir, il faut des marchés accessibles aux entreprises locales, des normes claires et des délais de paiement raisonnables.

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4. Diversifier les recettes et renforcer la logistique

Une filière industrielle plus développée peut élargir les recettes fiscales, stimuler l’activité portuaire et ferroviaire et renforcer les compétences nationales. Ces gains ne sont pas automatiques : ils doivent être mesurés après déduction des exonérations, subventions et coûts publics.

Le protocole de juillet 2026 prévoit aussi le développement d’une filière gabonaise de biochar à partir de sous-produits de l’industrie forestière, ainsi que le lancement d’un fonds d’amorçage industriel « Made in Gabon ». Ce sont des pistes intéressantes de diversification, mais leur intérêt réel dépendra des financements engagés, de leur mise en œuvre et des résultats obtenus. 

La vraie réussite serait que l’investissement français produise au Gabon des capacités industrielles durables, des compétences nationales et des revenus publics supplémentaires, plutôt que de simplement maintenir les volumes d’extraction.

7. Les risques cachés : quand le sauvetage d’une entreprise peut devenir une dépendance pour le pays producteur

Le problème n’est pas que la France protège ses intérêts. Tout État responsable cherche à préserver ses secteurs stratégiques. Le problème serait que le Gabon ne protège pas les siens avec la même détermination.

Voici les six risques qui méritent une attention particulière.

Risque 1 — Un rapport de force déséquilibré

L’État français peut mobiliser des capitaux publics, des compétences financières et une stratégie industrielle nationale. Le Gabon, de son côté, doit négocier en tenant compte de ses besoins budgétaires, de ses infrastructures et de ses capacités énergétiques.

Le risque est que la partie la mieux financée impose, directement ou indirectement, les conditions les plus favorables à ses propres intérêts.

Risque 2 — Des bénéfices industriels sans bénéfices budgétaires suffisants

Une usine peut augmenter la valeur des produits exportés sans garantir une hausse équivalente des recettes de l’État. Les exonérations fiscales, les coûts d’infrastructure, les dépenses énergétiques et les charges d’exploitation doivent être pris en compte.

Le Gabon doit calculer la valeur ajoutée nationale nette, et non se contenter du chiffre d’affaires des entreprises.

Risque 3 — Le report des investissements

Si les projets ne sont pas suffisamment rentables, l’opérateur peut chercher à les différer. Si le Gabon maintient son interdiction d’exporter le minerai brut sans disposer des capacités nécessaires, il pourrait subir les conséquences économiques du retard.

Il faut donc des engagements de réalisation, pas seulement des objectifs à l’horizon 2031.

Risque 4 — Une socialisation des coûts

Si le Gabon prend en charge l’électricité, les infrastructures ou certaines garanties, tandis que l’entreprise conserve l’essentiel des gains commerciaux, le partage des risques et des bénéfices pourrait être déséquilibré.

Toute contribution publique doit être chiffrée et comparée aux recettes, aux emplois et aux investissements effectivement obtenus.

Risque 5 — La dépendance commerciale

Si le Gabon reste tributaire d’un nombre limité d’acheteurs, de transformateurs et d’infrastructures contrôlées par un même groupe, sa capacité de négociation demeure limitée.

Il faut développer des débouchés diversifiés, des compétences nationales et une concurrence réelle entre investisseurs.

Risque 6 — L’opacité des engagements

Sans publication des contrats pertinents, des avantages fiscaux, des échéances et des mécanismes de contrôle, les citoyens ne peuvent pas évaluer si l’accord est réellement favorable au Gabon.

La transparence est indispensable pour distinguer un partenariat équilibré d’un accord qui privilégierait surtout les intérêts de l’opérateur.

Ces risques ne démontrent pas que le Gabon a déjà perdu dans cette opération. Ils identifient les conditions qui pourraient transformer une coopération utile en dépendance économique.

8. Le Gabon est-il réellement en position de force ?

Oui, potentiellement. Mais il doit transformer ses atouts naturels en pouvoir de négociation.

Le Gabon dispose d’un minerai stratégique, d’une longue expérience minière, d’infrastructures existantes et d’une politique de transformation locale déjà annoncée. Le gouvernement a également indiqué que plusieurs opérateurs étaient engagés dans des projets de transformation du manganèse. 

Cela ouvre une possibilité importante : ne pas négocier avec Eramet comme si le groupe était l’unique solution industrielle disponible.

Ce que le Gabon pourrait négocier

LevierCe que le Gabon devrait obtenir
InvestissementsDes montants, des dates et des capacités de production contractualisés.
ÉnergieUn plan de financement transparent et des garanties de disponibilité pour les populations et l’industrie.
EmploiDes objectifs de recrutement local, de formation et de promotion des cadres gabonais.
FiscalitéUne évaluation complète des impôts, exonérations, redevances et dividendes.
Sous-traitanceUn accès effectif des entreprises gabonaises aux marchés industriels.
GouvernanceUn suivi public des engagements, des résultats et des éventuels retards.
CommercialisationDes débouchés diversifiés et une meilleure connaissance des prix de vente.
InfrastructuresDes règles transparentes concernant les coûts et l’accès au chemin de fer et au port.

Il existe ici une distinction essentielle : la participation française au capital d’Eramet ne donne pas automatiquement au Gabon un droit supplémentaire sur les décisions du groupe. Les intérêts gabonais doivent être défendus par les instruments appropriés : législation minière, conventions, réglementation fiscale, contrats industriels et mécanismes de contrôle.

La nationalité de l’actionnaire ne remplace pas le contenu des contrats.

9. Une question stratégique : le Gabon devrait-il lui aussi entrer au capital d’Eramet ou de Comilog ?

Cette question mérite d’être examinée, sans supposer qu’une participation publique serait automatiquement avantageuse.

L’entrée de l’État français dans le capital d’Eramet montre que l’actionnariat public peut être utilisé pour défendre des intérêts industriels considérés comme stratégiques. Le Gabon pourrait donc étudier plusieurs options.

Option A — Une participation directe au capital

Le Gabon pourrait étudier une participation minoritaire dans une structure pertinente de la filière, assortie de droits d’information, de représentation et de gouvernance clairement définis.

Avantage : une participation aux bénéfices et, selon les droits obtenus, une meilleure visibilité sur certaines décisions.

Limite : il faudrait mobiliser des fonds publics, accepter le risque financier et vérifier que les droits attachés aux actions sont réellement utiles.

Option B — Une participation aux projets industriels au Gabon

Plutôt que d’investir dans l’ensemble d’Eramet, le Gabon pourrait examiner une coentreprise dédiée aux nouvelles installations de transformation sur son territoire.

Avantage : un lien direct entre la participation publique, la production industrielle locale et les retombées nationales.

Limite : il faudrait définir précisément les apports financiers, les responsabilités, les risques et la répartition des bénéfices.

Option C — Renforcer les contreparties sans prendre de participation

Le Gabon pourrait privilégier des obligations industrielles et fiscales vérifiables, avec des sanctions proportionnées en cas de manquement et un mécanisme de règlement des différends.

Avantage : préserver les finances publiques tout en obtenant des engagements précis.

Limite : l’efficacité dépendrait de la qualité des contrats, de la capacité de contrôle de l’État et de l’application des sanctions.

À mon sens, le Gabon ne devrait pas chercher à imiter mécaniquement la France en devenant actionnaire. Il devrait comparer le coût d’une participation au rendement attendu, puis mesurer cette option par rapport aux bénéfices d’une négociation contractuelle plus exigeante.

Une prise de participation qui oblige l’État à s’endetter, sans droit de décision significatif ni rendement satisfaisant, pourrait être moins intéressante qu’un accord industriel solidement négocié.

10. Le point le plus délicat : que signifie réellement le passage à 49 % ?

Il faut éviter un raccourci qui pourrait fragiliser l’argumentation.

Les annonces officielles évoquent une augmentation des droits de vote effectifs de l’État français, qui ne doivent pas dépasser 49 % dans le cadre de l’opération annoncée. L’État deviendrait ainsi le premier actionnaire, mais 49 % ne constitue pas, en soi, une majorité absolue des droits de vote. 

Il faut également distinguer Eramet, société mère, et Comilog, sa filiale gabonaise.

La participation française dans Eramet ne signifie pas que la France rachète directement la moitié de la mine de Moanda. Elle accroît son influence au sein du groupe qui contrôle les activités concernées. Les droits précis de décision dépendent ensuite de la structure du capital, des statuts, des accords entre actionnaires et des règles applicables à chaque filiale.

Cette nuance ne diminue pas l’importance de l’opération. Elle permet au contraire de poser les bonnes questions :

  • Quel sera le pouvoir effectif de l’État français au conseil d’administration ?
  • Quelles décisions resteront du ressort de la direction d’Eramet ?
  • Quel est le rôle des autres actionnaires ?
  • Quels engagements contraignants concernent spécifiquement les activités gabonaises ?
  • Le Gabon dispose-t-il d’informations suffisantes pour mesurer l’effet de cette nouvelle gouvernance sur sa filière manganèse ?

Sans ces éléments, il serait prématuré de conclure que la France pourra imposer seule toutes les décisions relatives au manganèse gabonais.

11. Comment vérifier si le partenariat est réellement gagnant-gagnant ?

Le Gabon doit passer des déclarations politiques à des indicateurs vérifiables.

Voici les données que le gouvernement devrait publier ou rendre accessibles, dans le respect des informations commerciales légitimement confidentielles.

Tableau de contrôle du partenariat

Investissement industriel

Montants engagés, financements obtenus, travaux réalisés et dates de mise en service.

Capacité de transformation

Tonnes effectivement transformées par an, et non seulement capacité théorique annoncée.

Recettes publiques nettes

Impôts, redevances et dividendes, diminués des exonérations et soutiens publics.

Emplois et compétences

Emplois directs et indirects, part des salariés gabonais, formations et accès aux postes qualifiés.

Énergie et infrastructures

Coût supporté par l’État, fiabilité de l’alimentation et effets sur les autres usagers.

Développement local

Part des achats nationaux, sous-traitance locale, transfert de compétences et activités nouvelles.

0 sur 6 critères examinés dans votre grille.

Cette grille ne constitue pas un bilan déjà établi. C’est un outil pour vérifier, au fil du temps, si les engagements annoncés se traduisent par des résultats mesurables.

Le contrôle doit être réalisé par des institutions capables d’accéder aux données, de vérifier les déclarations et de publier leurs conclusions. Le Parlement, les organes de contrôle de l’État et les administrations compétentes ont ici un rôle essentiel.

Un indicateur particulièrement important : la valeur ajoutée nationale nette

Il ne suffit pas de comparer le prix du minerai brut à celui d’un produit transformé.

Il faut aussi soustraire les coûts de transformation, l’énergie, les équipements importés, les intérêts financiers et les éventuels avantages publics consentis.

L’objectif est de déterminer quelle richesse supplémentaire reste réellement au Gabon sous forme de revenus du travail, de recettes fiscales, de bénéfices revenant aux acteurs nationaux, de compétences acquises et de nouvelles activités économiques.

C’est cette mesure qui permet de savoir si l’industrialisation enrichit durablement le pays ou si elle augmente surtout le volume des opérations industrielles.

12. Mon appréciation : partenariat gagnant-gagnant ou arche de dupes ?

À ce stade, je ne qualifierais pas l’opération d’« arche de dupes » comme s’il était déjà démontré que le Gabon a été trompé. Les informations disponibles ne suffisent pas à établir une telle conclusion.

En revanche, il existe une asymétrie d’intérêts et de risques qu’il serait dangereux d’ignorer.

La France a annoncé un objectif précis : renforcer un groupe jugé stratégique et sécuriser ses approvisionnements en minerais. Le Gabon poursuit un objectif tout aussi légitime : transformer localement ses ressources et augmenter la part de richesse qui revient à sa population.

Ces objectifs peuvent converger. Mais ils ne sont pas identiques.

La France peut considérer son opération comme réussie si Eramet retrouve une situation financière plus solide et conserve une position industrielle importante. Pour le Gabon, ce résultat ne suffirait pas. Il faut également que la transformation locale progresse, que les emplois qualifiés augmentent, que les recettes publiques soient soutenables et que les infrastructures financées par l’État produisent des bénéfices collectifs.

Le test sera donc très concret : les engagements industriels seront-ils exécutés dans les délais, les coûts publics seront-ils transparents et le Gabon conservera-t-il une capacité réelle à négocier ses intérêts ?

Si ces conditions sont réunies, le renforcement financier d’Eramet peut devenir une opportunité pour l’industrialisation gabonaise.

Si elles ne le sont pas, le Gabon pourrait se retrouver à soutenir indirectement la rentabilité d’un groupe étranger tout en assumant une partie du coût de sa propre transition industrielle.

Conclusion : le Gabon doit négocier comme un propriétaire de ressource stratégique

Le Gabon ne doit ni rejeter par principe l’investissement français, ni considérer que le soutien de Paris à Eramet constitue automatiquement une garantie de développement pour le pays.

Il doit reconnaître les intérêts de son partenaire, mais défendre les siens avec la même rigueur.

Trois exigences me paraissent prioritaires :

  1. Sécuriser l’industrialisation avant 2029, avec des capacités de transformation réalistes, des jalons intermédiaires et des mécanismes prévus en cas de retard.
  2. Établir un partage équitable de la valeur, en tenant compte des recettes fiscales, des emplois, des achats locaux, des infrastructures et des soutiens publics.
  3. Renforcer la transparence et la capacité de négociation de l’État, afin que la stratégie minière ne dépende pas uniquement des impératifs financiers d’un groupe, même soutenu par un État.

Le Gabon dispose d’une ressource stratégique. Mais sa véritable souveraineté dépend de sa capacité à convertir cette ressource en emplois, en compétences, en recettes publiques et en activités économiques durables.

La question n’est donc pas de savoir si la France a raison de protéger Eramet. Elle a le droit de défendre ses intérêts stratégiques.

La question est de savoir si le Gabon a obtenu, ou obtiendra, des garanties suffisamment solides pour que la protection des intérêts français serve également le développement du peuple gabonais.

C’est à cette condition que l’on pourra parler d’un véritable partenariat gagnant-gagnant, et non d’une relation dans laquelle l’un sécurise sa stratégie industrielle tandis que l’autre espère encore en recueillir les bénéfices.

Sources documentaires principales : communiqués officiels d’Eramet et du ministère français de l’Économie du 12 octobre 2026 ; protocole Gabon–Eramet du 20 juillet 2026 ; décisions du gouvernement gabonais relatives à l’interdiction d’exporter le manganèse brut à compter du 1er janvier 2029. 

Arthur Ndoungou, économiste et financier

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