À Franceville, les belles images du Samu Social Gabonais se heurtent à une réalité beaucoup moins reluisante. Des agents dénoncent des mois de salaires impayés, des menaces de licenciement, des conditions de travail indignes, l’absence d’eau, des ambulances hors service et un manque criant de médicaments. Pendant que la communication célèbre les missions humanitaires du Dr Wenceslas Yaba, ceux qui les exécutent affirment travailler dans la précarité et l’humiliation. Qui dit vrai ? Une seule réponse désormais s’impose : un audit indépendant.
La colère des agents du Samu Social de Franceville est d’abord une colère contre ce qu’ils considèrent comme une injustice. Dans des témoignages vidéo, ils réfutent catégoriquement les accusations de grève qui auraient été portées contre eux et dénoncent, en retour, des menaces de licenciement. « Nous sommes là, bien présents. Les agents du Samu Social de Franceville. Il paraît qu’on est en grève. Nous ne sommes pas en grève », affirment-ils. Leur message est limpide : ils ne refusent pas le travail, ils réclament simplement les conditions minimales pour pouvoir l’exercer.
Certains disent compter neuf années de service, d’autres cinq ou quatre ans. Tous décrivent pourtant le même quotidien : travailler avec des moyens dérisoires, attendre leurs salaires pendant plusieurs mois et vivre sous la menace permanente de l’expulsion parce qu’ils ne peuvent plus payer leur loyer. Le paradoxe est brutal. Comment une structure dont la vocation est précisément de secourir les personnes vulnérables peut-elle laisser ses propres agents basculer dans la précarité ? Comment demander à un père ou à une mère de famille de porter assistance aux démunis lorsqu’il ne sait même pas comment nourrir les siens ou conserver son logement ?
Des ambulances qui ne roulent pas, une mission sanitaire qui cale
Le problème ne serait pas seulement social. Il serait également logistique et sanitaire. Les agents de Franceville décrivent des ambulances en mauvais état, y compris une nouvelle dotation qui, selon leurs témoignages, aurait dû renforcer le dispositif mais nécessiterait elle-même des manipulations pour démarrer. Une autre ambulance aurait, toujours selon eux, roulé moins d’un mois avant de tomber en panne. La question devient alors incontournable : comment assurer efficacement des interventions médicales d’urgence lorsque les véhicules censés transporter les équipes et les malades sont eux-mêmes immobilisés ?
Sur le papier, le Samu Social Gabonais est pourtant présenté comme un dispositif destiné à aller vers les populations éloignées du système de santé et à leur offrir des soins de base, un accompagnement social et un accès aux structures de référence. Son réseau comprend notamment Franceville, Libreville, Mouila, Oyem, Port-Gentil et Moanda. Mais une mission sanitaire ne peut pas fonctionner avec des slogans. Elle exige des ambulances opérationnelles, des médicaments disponibles, des personnels correctement rémunérés et des locaux dignes de recevoir des malades.
Une salle de garde transformée en espace de consultation
Les images et témoignages décrits par les agents donnent surtout à voir une situation qui interroge profondément sur les conditions sanitaires dans lesquelles eux-mêmes travaillent. Un matelas servirait à la fois de lieu de garde, d’observation et de consultation. Les agents disent être exposés à des « grands dangers » et expliquent que plusieurs équipements indispensables ne fonctionnent pas.
Plus grave encore : l’absence d’eau serait devenue un problème chronique. Les témoignages évoquent des agents contraints de trouver des solutions de fortune pour satisfaire leurs besoins élémentaires, jusqu’à transporter leurs propres déchets et excréments faute de sanitaires fonctionnels. Ils affirment également devoir gérer eux-mêmes l’évacuation des déchets et liquides biologiques produits dans le cadre de leur activité. Si ces faits sont confirmés, il ne s’agirait plus d’une simple querelle entre employés et direction. Il s’agirait d’un problème de santé publique. Car exposer des soignants à des conditions sanitaires dangereuses, c’est également exposer les patients qu’ils prennent en charge.
De 150 000 à 25 000 francs : les agents demandent des comptes
Le volet salarial est tout aussi explosif. Selon les témoignages recueillis, certains agents auraient vu leurs rémunérations passer de 150 000 à 120 000 francs CFA, puis à 60 000, voire à 25 000 francs CFA. Les intéressés affirment disposer de bordereaux de paiement susceptibles d’étayer leurs déclarations. Ils dénoncent également des périodes de trois, quatre ou cinq mois sans salaire.
Ces accusations doivent évidemment être vérifiées par les documents administratifs et comptables appropriés. Mais précisément : pourquoi ne pas les vérifier ? Pourquoi laisser prospérer un conflit aussi grave entre une direction et des agents qui affirment posséder des pièces justificatives ? Pourquoi ne pas ouvrir les livres, examiner les contrats, contrôler les états de paiement et entendre les salariés ? L’argent public appelle la transparence. Le personnel appelle la dignité. La santé publique appelle l’efficacité.
Franceville n’est peut-être que la partie visible de l’iceberg
Le plus préoccupant serait de considérer Franceville comme un simple accident local. Les témoignages évoqués par les agents posent au contraire une question beaucoup plus large : les mêmes difficultés existent-elles dans les autres antennes ? Un article publié récemment sur le Samu Social faisait déjà état de plaintes relatives aux conditions de travail, à la gouvernance et au fonctionnement de la structure, et appelait à un audit indépendant.
Dès lors, l’État ne peut plus se contenter de regarder ailleurs. Le Samu Social est une structure à vocation sanitaire et sociale. Il intervient auprès des populations les plus fragiles. Il ne peut donc fonctionner dans une zone grise administrative, financière et sociale. La République doit savoir où va l’argent. Elle doit savoir dans quelles conditions travaillent ceux qui soignent. Elle doit savoir quelles structures fonctionnent réellement. Et elle doit surtout savoir si les promesses affichées correspondent à la réalité du terrain.
Yaba doit-il partir ou accepter enfin le contrôle ?
Il ne s’agit pas ici de nier les éventuelles actions positives du Samu Social. Le dispositif répond à un véritable besoin et sa mission officielle auprès des populations vulnérables est clairement établie. Mais précisément parce que cette mission est importante, elle ne peut pas être transformée en propriété personnelle, ni soustraite au contrôle.
Le Dr Yaba doit accepter une question simple : peut-on continuer à réclamer la confiance du public sans accepter un examen indépendant de la structure qu’il dirige ? Un audit complet s’impose désormais : finances, contrats, salaires, effectifs, équipements, ambulances, médicaments, état des bâtiments, conditions d’hygiène, fonctionnement des antennes provinciales et utilisation des ressources publiques. Il faut également entendre les agents, les anciens employés, les responsables administratifs, les bénéficiaires et la direction. Si les accusations sont fausses, l’audit blanchira le Samu Social. Si elles sont fondées, il permettra de corriger ce qui doit l’être. Dans les deux cas, l’audit est indispensable.
Le temps des vidéos ne suffit plus
Le Dr Wenceslas Yaba a construit une forte visibilité autour de l’action du Samu Social. Mais aujourd’hui, la communication ne suffit plus. Face aux accusations des agents de Franceville, il faut des documents. Face aux problèmes d’ambulances, il faut des véhicules opérationnels. Face aux salaires impayés, il faut des paiements. Face au manque d’eau, il faut de l’eau. Face aux accusations de dysfonctionnement, il faut un audit.
Le débat n’est donc plus de savoir si le Dr Yaba est un héros ou un « charlatan sanitaire ». La seule question qui vaille désormais est celle-ci : peut-il accepter que la structure qu’il dirige soit passée au scanner d’un contrôle indépendant ? Parce qu’en matière de santé publique, les images ne soignent pas. Les slogans ne transportent pas les malades. Les vidéos ne remplacent pas les ambulances. Et la communication ne paie pas les salaires.
Franceville vient peut-être de poser la question que personne ne voulait entendre. Au gouvernement désormais de vérifier, de contrôler et, s’il le faut, de reprendre la main. Un Samu Social destiné à sauver les vies ne peut pas devenir lui-même une urgence sanitaire.
