Le discours de Makokou, du président de la République, marque un tournant décisif : la liberté retrouvée impose désormais un devoir de réussir. Analysant la crise de représentativité qui paralyse le dialogue social au Gabon, cette tribune libre interpelle tant l’administration du Travail, appelée à auditer ses propres fichiers, que les leaders syndicaux, sommés de troquer l’ancienneté contre la légitimité des urnes. Un plaidoyer rigoureux pour passer enfin du leadership proclamé au mandat démontré.
Le discours prononcé par le Président de la République à Makokou, le 30 août 2026, ne devrait pas être réduit à un discours commémoratif.
Il contient une interpellation directe de l’État, mais aussi des partenaires sociaux.
« Le 30 août nous a rendu la liberté de choisir ; il nous impose désormais le devoir de réussir. »
Cette formule dépasse le cadre politique. Elle pose une exigence à tous ceux qui exercent une responsabilité publique ou collective : un mandat ne peut plus être seulement revendiqué. Il doit produire des résultats.
Un nouveau chapitre pour le dialogue social
Le passage consacré aux travailleurs mérite une attention particulière. Le Président reconnaît leurs inquiétudes et celles des partenaires sociaux. Il réaffirme le respect du droit de grève et de la liberté syndicale dans le cadre de la loi, tout en appelant à un dialogue « sincère, permanent et utile ».
Le message concerne aussi bien l’État que les organisations syndicales.
L’État doit écouter avant de décider, expliquer avant de mettre en œuvre et corriger lorsque la réalité l’exige.
Les syndicats, eux, doivent représenter réellement les travailleurs, formuler des propositions, négocier, mobiliser lorsque nécessaire et rendre compte.
Le dialogue social ne peut être une simple mise en scène où chacun vient défendre une position déjà arrêtée.
La liberté syndicale implique une responsabilité syndicale
La liberté syndicale ne se résume pas au droit de créer une organisation, de prendre la parole ou de revendiquer un titre.
Elle suppose l’indépendance, la transparence et surtout une légitimité fondée sur le mandat des travailleurs.
Le Président a rappelé un principe qui devrait interpeller directement le mouvement syndical :
« Le corporatisme ne doit pas prendre le pas sur la responsabilité. »
Aucune ancienneté, aucune fonction ni aucune réputation ne peut constituer, à elle seule, un mandat permanent.
Le leadership syndical ne devrait donc plus être proclamé. Il doit être démontré par le vote, l’action et les résultats.
Le droit de choisir doit aussi s’exercer dans le monde du travail
Le 30 août a rendu au peuple gabonais la liberté de choisir. Cette liberté doit également trouver sa traduction dans les espaces de représentation collective.
Les premières élections professionnelles nationales des 28 avril et 13 mai 2026 avaient précisément vocation à donner une nouvelle base à la représentativité syndicale.
Pourtant, plusieurs mois après le scrutin, les travailleurs attendent toujours une information complète et accessible sur les résultats et la représentativité qui doit en découler.
La question n’est pas de désigner des coupables sans preuve. Elle est plus simple : comment demander aux travailleurs de faire confiance à un système de représentation si les résultats de leur propre vote restent insuffisamment accessibles ?
Le droit de choisir ne s’arrête pas au bulletin déposé dans l’urne. Il suppose que le choix exprimé soit connu, vérifiable et respecté.
La preuve de la légalité : à qui incombe-t-elle ?
Cette question renvoie directement au rôle de l’administration du Travail.
La création d’un syndicat relève d’une procédure déclarative. Dès lors, l’administration qui reçoit et accuse réception de la déclaration devient dépositaire de cette information. Elle doit pouvoir en conserver la trace et en assurer la traçabilité.
C’est une question de bon sens.
Celui qui reçoit une déclaration doit pouvoir en conserver la mémoire. Celui qui contrôle la conformité doit être capable d’indiquer sur quelles pièces et quelles données repose son contrôle.
Si le fichier administratif des organisations syndicales est incomplet ou peu fiable, peut-on raisonnablement faire peser, à chaque nouvelle crise de représentativité, toute la charge de la preuve sur les syndicats ?
Pourquoi faudrait-il recommencer le même travail à chaque changement de ministre, comme si la mémoire administrative du ministère repartait de zéro avec chaque nouvelle équipe ?
Le problème n’est peut-être donc pas seulement syndical. Il est aussi institutionnel.
Et si l’administration commençait par contrôler son propre fichier ?
Reprendre les déclarations enregistrées. Vérifier les récépissés. Identifier les dossiers manquants et les incohérences. Reconstituer les archives lorsque cela est nécessaire.
Puis seulement demander aux organisations concernées de compléter les éléments absents des archives administratives.
Une telle démarche permettrait de distinguer ce qui relève d’une irrégularité syndicale de ce qui relève d’une défaillance administrative.
Elle permettrait surtout de fiabiliser durablement la base sur laquelle doit être appréciée la représentativité syndicale.
La formule souvent attribuée à Einstein — « La folie, c’est de faire toujours la même chose et de s’attendre à un résultat différent » — pose ici une question simple : si les méthodes utilisées jusqu’à présent n’ont pas permis de construire un fichier syndical fiable, pourquoi les reproduire à chaque changement de ministre ?
Et si la première réforme du dialogue social commençait par un audit de la mémoire administrative du ministère du Travail ?
Le devoir de réussir concerne aussi le syndicalisme
Le Président ne parle pas seulement de liberté. Il parle de responsabilité.
Cette exigence vaut également pour le syndicalisme.
Le devoir de réussir ne consiste pas à conserver indéfiniment un statut ou à se présenter comme le représentant naturel des travailleurs. Il consiste à obtenir des avancées concrètes, défendre les salariés, négocier lorsque c’est possible, contester lorsque les droits sont menacés, mobiliser lorsque cela devient nécessaire et, surtout, rendre compte.
Le syndicalisme doit passer de la légitimité proclamée à la légitimité démontrée.
L’ancienneté témoigne d’un parcours ; elle ne remplace pas un mandat.
Une fonction donne une responsabilité ; elle ne crée pas automatiquement une représentativité.
Une revendication peut être légitime ; elle ne constitue pas, à elle seule, une preuve de légitimité électorale.
Après Makokou, le silence interroge
C’est pourquoi le silence de certaines organisations qui se présentent depuis longtemps comme les principales forces du mouvement syndical mérite d’être interrogé.
Que pensent-elles de l’engagement en faveur de la liberté syndicale ?
Que proposent-elles pour rendre le dialogue social réellement « sincère, permanent et utile » ?
Quelle lecture font-elles des premières élections professionnelles nationales ?
Quelle position prennent-elles sur la transparence des résultats et la représentativité ?
Que proposent-elles pour fiabiliser le fichier national des organisations syndicales ?
Acceptent-elles que leur représentativité soit appréciée à partir du vote des travailleurs plutôt qu’à partir de leur seule ancienneté ?
Ces questions ne constituent pas une attaque. Elles relèvent du débat syndical.
Lorsqu’une organisation revendique le leadership, elle doit accepter d’être interrogée sur ce qu’elle fait de ce leadership.
Le temps du mandat
Makokou a posé une équation simple :
La liberté de choisir appelle le devoir de réussir.
Cette équation vaut aussi pour le syndicalisme.
Si les travailleurs ont vocation à choisir leurs représentants, ceux qui parlent en leur nom doivent accepter le verdict du vote.
Si les syndicats bénéficient de la liberté syndicale, ils doivent en assumer la responsabilité.
Si l’État est appelé à négocier de bonne foi, les partenaires sociaux doivent entrer dans le dialogue avec des revendications argumentées, des propositions crédibles et la volonté de défendre ceux qu’ils représentent.
Le temps des titres auto-attribués doit céder la place au temps du mandat.
Le temps des positions acquises doit céder la place au temps de la preuve.
À l’administration du Travail d’assumer ses responsabilités.
Aux organisations syndicales de démontrer leur légitimité.
Aux travailleurs de regarder les actes. Et, lorsque le moment viendra, de choisir.
Car la vraie question n’est plus seulement :qui se proclame leader ?
Elle est désormais plus exigeante : qui a reçu le mandat des travailleurs ?
Et surtout : qui est capable de le mériter ?
Arsène Batoli, journaliste
