Alors que la récente taxe sur l’habitation continue d’alimenter les débats et divise fortement l’opinion, l’économiste financier Arthur Ndoungou livre une analyse sans concession sur les réelles marges de manœuvre de l’État gabonais. Loin des solutions de facilité fiscale, il démontre comment, par une simple rationalisation des dépenses publiques et une révision courageuse des exonérations, le pays pourrait mobiliser jusqu’à 1 000 milliards FCFA sans peser davantage sur le pouvoir d’achat des ménages. Une réflexion stratégique qui interpelle sur l’exécution et les orientations futures des finances publiques, alors que le cadre budgétaire de l’année 2026 est désormais acté.
Comment mobiliser jusqu’à 1 000 milliards FCFA sans accroître la pression fiscale
La controverse autour de la taxe forfaitaire d’habitation, adossée à la facture d’électricité, a relancé un débat essentiel : le Gabon manque-t-il réellement de ressources publiques ou manque-t-il surtout d’une méthode crédible de mobilisation fiscale ? Derrière la polémique, une réalité s’impose : à l’horizon du budget 2026, l’enjeu n’est pas de taxer plus, mais de gouverner mieux.
Une crise révélatrice, plus politique que technique
La taxe forfaitaire d’habitation a agi comme un révélateur. En liant un impôt à un service public vital, relevant de deux régimes juridiques et économiques distincts, l’État a suscité une incompréhension et un rejet social massif. Plus qu’un simple débat fiscal, cette séquence a mis en lumière une fragilité plus profonde de la gouvernance publique : la tentation de réponses rapides à des contraintes budgétaires structurelles, au détriment de la cohérence et de l’équité.
Comme le rappelait déjà Adam Smith, l’impôt qui se perçoit au moment où il est le moins commode pour le contribuable est le plus injuste. Une fiscalité mal pensée n’est pas seulement inefficace, elle fragilise le contrat de confiance entre l’État et les citoyens.
Un État sous contrainte, mais pas sans leviers
Les finances publiques gabonaises font face à des tensions bien identifiées, marquées par le poids croissant de la dette, la rigidité des dépenses de fonctionnement et une dépendance persistante aux recettes pétrolières. Ces contraintes sont réelles, mais elles ne constituent ni une fatalité, ni une excuse à l’improvisation fiscale.
Pour l’exercice budgétaire 2026, l’enveloppe globale est estimée à environ 7 233 milliards FCFA. Les dépenses de fonctionnement absorbent près de 50 % du budget, tandis que le service de la dette avoisine les 1 000 milliards FCFA. Avec une dette publique dépassant désormais 80 % du PIB, le Gabon se trouve dans une situation comparable à plusieurs pays de la CEMAC, mais dispose d’une marge d’optimisation encore largement sous-exploitée.
Réformer la dépense publique : le premier acte de crédibilité
Avant toute création d’impôt, la réforme la plus légitime reste celle de la dépense publique. La reconduction automatique de programmes à faible impact, la dispersion des centres de décision et l’insuffisance des évaluations de performance constituent un gisement d’économies majeur. Selon Richard Musgrave, père de l’économie publique moderne, un système fiscal n’est crédible que s’il s’inscrit dans une gestion rigoureuse de la dépense. Taxer sans se réformer est politiquement coûteux et économiquement contre-productif.
Le potentiel d’économies est considérable. La rationalisation des charges de fonctionnement pourrait générer entre 50 et 100 milliards FCFA. Une maîtrise progressive de la masse salariale, en dehors des services essentiels, dégagerait entre 50 et 150 milliards FCFA supplémentaires. Enfin, la révision des subventions mal ciblées permettrait d’économiser jusqu’à 200 milliards FCFA. Au total, l’État pourrait ainsi mobiliser entre 150 et 450 milliards FCFA sans aucune création d’impôt.
Les exonérations fiscales : quand l’exception devient la règle
Autre angle mort majeur : les exonérations fiscales. Accumulées sans évaluation rigoureuse, elles ont progressivement réduit l’assiette fiscale, souvent sans effet démontré sur l’investissement ou l’emploi. Le manque à gagner cumulé sur la période 2022-2025 avoisine les 1 000 milliards FCFA, avec une TVA exonérée représentant environ 150 milliards FCFA par an.
Les dépenses fiscales totales atteignent ainsi 4 à 5 % du PIB, alors que la moyenne des pays de l’OCDE se situe souvent en dessous de 2 %. Une rationalisation ciblée permettrait de mobiliser entre 200 et 500 milliards FCFA, sans hausse de taux ni pression supplémentaire sur les ménages. Comme le souligne Vito Tanzi, ancien directeur du FMI pour les finances publiques, ces dépenses sont souvent les plus coûteuses car elles échappent au contrôle démocratique.
Où trouver 1 000 milliards FCFA sans taxer plus
La question centrale n’est donc pas de savoir qui faire payer davantage, mais plutôt d’identifier où l’État accepte enfin de se réformer. Contrairement aux discours alarmistes, le Gabon dispose déjà, à périmètre fiscal constant, de gisements suffisants pour mobiliser jusqu’à 1 000 milliards FCFA à l’horizon 2026.
Le secteur informel, qui représente 40 à 50 % du PIB, constitue un espace où circulent des volumes financiers considérables hors du radar fiscal. Les expériences internationales montrent que les États performants ne cherchent pas à éradiquer l’informel, mais à le connecter progressivement au système via la digitalisation et la simplicité administrative. Les transferts d’argent domestiques, par le biais du mobile money et des circuits semi-formels, représentent le cœur de cette économie avec des volumes annuels estimés entre 2 000 et 3 000 milliards FCFA. Un prélèvement léger de 0,5 à 1 % produirait des recettes immédiates de 20 à 30 milliards FCFA, avec un potentiel à moyen terme allant jusqu’à 200 milliards FCFA.
Fiscalité et gouvernance : le vrai test de l’État
La fiscalité est avant tout un acte de souveraineté. Une perception d’improvisation affaiblit le contrat fiscal et nourrit la défiance. Comme le résume l’OCDE, la conformité fiscale dépend moins du niveau d’imposition que de la perception de justice et d’efficacité de l’État. Adosser des taxes à des services essentiels traduit souvent une faiblesse administrative : l’État prélève là où c’est facile, non là où c’est juste.
En synthèse, les gisements mobilisables sans taxer plus se répartissent entre la rationalisation des dépenses (150 à 450 milliards FCFA), la réduction des exonérations (200 à 500 milliards FCFA) et l’intégration de l’informel (100 à 200 milliards FCFA). Le total mobilisable oscille ainsi entre 450 et 1 000 milliards FCFA.
Conclusion : Le choix politique derrière la fiscalité
Le Gabon ne manque ni de ressources, ni d’options, il manque d’une méthode de gouvernement fiscal. Continuer à empiler des taxes socialement sensibles revient à confondre facilité administrative et efficacité économique. À l’inverse, un État qui se réforme avant de taxer renforce sa crédibilité, restaure la confiance et consolide sa légitimité.
À l’horizon du budget 2026, le choix est clair entre une fiscalité improvisée et conflictuelle ou une fiscalité stratégique et structurante. Le principal facteur limitant n’est ni économique ni comptable, mais institutionnel et décisionnel. Ne pas agir en ce sens relèverait désormais d’un choix politique assumé.
Arthur N’doungou, Economiste et financier
Note de l’auteur : Les montants présentés reposent sur des données publiques et des rapports institutionnels. Ils constituent des estimations prudentes destinées à éclairer le débat public.