Le traitement dantesque infligé à l’ancien procureur Algassimou Diallo, ramené à la prison de Coyah sous les traits d’un criminel de haute volée, lève le voile sur la trajectoire tragiquement prévisible de la junte de Conakry. Sous la direction de Mamadi Doumbouya, la Guinée recycle ses pires démons historiques : la persécution systématique, la paranoïa d’État et le démantèlement méthodique du droit.

Le spectacle était minutieusement mis en scène, calibré pour terrifier les esprits et humilier les corps. Ce lundi 12 octobre 2026, l’ancien magistrat guinéen Algassimou Diallo a fait son grand retour à la prison civile de Coyah. L’image est glaçante, presque irréelle pour un homme qui incarnait encore récemment l’appareil judiciaire de son pays : arrivé menotté, la tête dissimulée sous une cagoule, encadré par une armada sécuritaire digne d’un état de siège. Ce déploiement disproportionné ne trahit pas la dangerosité du détenu, mais la fragilité d’un pouvoir qui ne sait plus dialoguer qu’avec les muscles de son armée.
La descente aux enfers d’un magistrat devenu « paria »
Rappel des faits, ou plutôt chronologie d’une vengeance politique déguisée en procédure judiciaire. Ancien avocat général près la Cour suprême et ex-procureur de Dixinn, Algassimou Diallo a été brutalement déchu de ses fonctions avant d’être jeté au cachot en août 2026. Son crime ? Des « échanges audio présumés » avec la bête noire du régime, l’opposant politique en exil Cellou Dalein Diallo. Il n’en fallait pas plus pour que la machine à broyer se mette en branle, dégainant les habituels chefs d’accusation fourre-tout de l’arsenal autocratique : «provocation à la discrimination, à la haine ou à la violence » et « participation à une association de malfaiteurs ». Des formules creuses qui peinent à masquer la réalité d’un délit d’opinion.


Mais l’arbitraire ne s’est pas arrêté aux portes de la cellule. Les méthodes employées relèvent du banditisme d’État. Extrait en pleine nuit, vers trois heures du matin, par des commandos masqués, le magistrat a été ligoté des mains et des pieds, les yeux bandés, puis jeté à l’arrière d’un pick-up en sous-vêtements. Transféré au secret à Macenta, à l’autre bout du pays, il y a été détenu dans des conditions de dégradation délibérée, privé des commodités sanitaires les plus élémentaires. Sa défense, réduite à l’impuissance, dénonce un black-out total et une violation flagrante des droits de l’homme. Le simulacre de procès devant la Cour suprême, repoussé de report en report jusqu’à ce 15 octobre 2026, ne sert plus qu’à habiller de légalité une exécution politique déjà actée.
De Sékou Touré à Doumbouya : la faillite des promesses démocratiques
Cette dérive n’est malheureusement pas une anomalie, elle est l’ADN du pouvoir guinéen. Depuis l’accession à l’indépendance en 1958, l’histoire de la Guinée se lit comme un éternel et tragique recommencement. Chaque nouveau maître de Conakry s’installe dans le fauteuil présidentiel en promettant la justice, avant de finir par ériger ses propres prisons politiques.
De l’ère sanguinaire de Sékou Touré et du sinistre Camp Boiro, où le brillant Diallo Telli, premier Secrétaire général de l’Organisation de l’Unité Africaine (OUA), fut affamé jusqu’à la mort, aux méthodes brutales de Lansana Conté, le pouvoir en Guinée a toujours souffert d’une allergie chronique à la contradiction. Les intellectuels et les esprits libres y ont un destin tracé d’avance : l’exil, la tombe ou le cachot.
L’archipel du cynisme : enlèvements, dissolutions et rééducation
L’épidémie des « disparitions forcées » : les cas d’Oumar Sylla et Billo Bah. Le symbole le plus terrifiant de la dérive du pouvoir issu du coup d’Etat reste l’enlèvement, dans la nuit du 9 au 10 juillet 2024, d’Oumar Sylla (alias Foniké Menguè), coordinateur du Front national pour la défense de la Constitution (FNDC), et de Mamadou Billo Bah. Arrêtés clandestinement à Conakry par des éléments armés, ils sont portés disparus depuis plus de deux ans. Malgré les alertes des Nations Unies, les plaintes déposées à l’international et la détresse de leurs familles, le pouvoir feint l’ignorance, érigeant la disparition d’État en arme de terreur politique.
Le piège des grâces en trompe-l’œil : le cas d’Aliou Bah
Condamné au début de l’année à deux ans de prison ferme pour « offense et diffamation » envers le chef de l’État, après avoir critiqué la junte, le leader du parti MODEL, Aliou Bah, illustre la traque des chefs de partis. Récemment ciblé par une « grâce présidentielle » très médiatisée, la réalité s’avère plus sombre : il a été transféré au secret (les sources évoquant le sinistre « Camp 66 » à Forécariah) pour y subir un opaque « stage d’encadrement civique » obligatoire de 45 jours. Une détention arbitraire déguisée en rééducation politique.
La mise à mort clinique du pluralisme : la dissolution de 40 partis
En mars, le ministère de l’Administration du territoire a purement et simplement dissous 40 partis politiques, parmi lesquels les trois principales formations historiques du pays : l’UFDG de Cellou Dalein Diallo, le RPG d’Alpha Condé, et l’UFR de Sidya Touré. Leurs locaux ont été mis sous scellés et leurs biens saisis sous couvert de « manquements administratifs », interdisant de fait toute opposition légitime.

La censure et la répression sanglante de la rue
Black-out médiatique. Le pouvoir a méthodiquement asphyxié l’espace public en révoquant les licences des principaux médias indépendants et en emprisonnant les syndicalistes de la presse (comme Sékou Jamal Pendessa) qui contestaient la censure d’Internet.
Bilan sanglant. Les manifestations citoyennes sont systématiquement réprimées à balles réelles. Les rapports d’ONG comme « Tournons La Page » estiment qu’au moins 70 personnes ont été tuées par les forces de défense et de sécurité lors des manifestations sous l’ère Doumbouya, dans l’impunité la plus totale.
L’avènement du Comité national du rassemblement pour le développement (CNRD) avait pourtant suscité un vent d’espoir naïf. Les discours moralisateurs de Mamadi Doumbouya promettaient de « panser les plaies » de la nation et de mettre fin à l’instrumentalisation de la justice. Moins de trois ans plus tard, le vernis a totalement craqué. Les treillis ont repris le contrôle des consciences.
En reprenant les méthodes d’intimidation les plus sombres des dictatures du siècle passé, le pouvoir militaire actuel, déguisé en pouvoir démocratique, confirme ce que beaucoup redoutaient : en Guinée, les uniformes changent, mais la tyrannie reste la même. L’affaire Algassimou Diallo n’est pas seulement le procès d’un homme, c’est le procès d’un pouvoir en pleine faillite morale.












