Plus de 80 % des entreprises informelles seraient détenues par des expatriés : le chiffre qui doit ouvrir un véritable débat national.
Un chiffre publié le 30 septembre 2026 fait l’effet d’un électrochoc : selon plusieurs médias gabonais citant le Rapport pays 2026 de la Banque africaine de développement (BAD), plus de 80 % des entreprises informelles au Gabon seraient détenues par des ressortissants étrangers.
Ce chiffre doit naturellement être vérifié dans sa source primaire et replacé dans son contexte méthodologique. Mais même avant de retenir définitivement ce pourcentage, les statistiques officielles disponibles montrent déjà une réalité difficile à ignorer.
Le Recensement général des entreprises (RGE) 2021-2022, réalisé par la Direction générale de la Statistique, avait recensé 66 662 entreprises avec succès. Parmi elles, 41 901, soit 62,9 %, relevaient du secteur informel.
Plus surprenant encore : parmi les entreprises ayant déclaré la nationalité de leur dirigeant, 64 % étaient dirigées par des expatriés contre 35,4 % par des Gabonais.
Il ne s’agit donc plus seulement d’une impression observable dans les marchés, les commerces de proximité, les ateliers, les transports ou certains services. Les statistiques officielles montrent une forte présence étrangère dans le tissu entrepreneurial recensé.
Une économie informelle qui n’est plus marginale
Le premier enseignement est que l’économie informelle ne constitue pas une périphérie insignifiante de l’économie nationale. Le RGE montre qu’elle représentait 62,9 % des entreprises recensées. Dans certaines provinces, la proportion était encore supérieure : 75,9 % dans le Woleu-Ntem, 72,7 % dans l’Ogooué-Lolo et 66,8 % dans la Ngounié.
Autrement dit, lorsque nous parlons de l’informel, nous parlons d’une partie considérable de l’activité économique quotidienne du pays.
Et si les données avancées par la BAD sur la propriété étrangère de ces activités sont confirmées dans leur totalité, la question devient alors stratégique : comment un pays peut-il accepter que son économie de proximité échappe aussi largement à ses propres citoyens ?
Le problème n’est pas l’étranger : c’est l’insuffisante capacité du Gabonais à entreprendre
Il faut éviter un mauvais procès. La présence d’entrepreneurs étrangers n’est pas en elle-même un problème. Beaucoup contribuent à l’approvisionnement des marchés, à la création d’emplois, au commerce et à la circulation des marchandises.
Le véritable problème est ailleurs : pourquoi les conditions économiques permettent-elles à des opérateurs étrangers de prendre une place aussi importante dans certains segments de l’économie de proximité alors que de nombreux Gabonais restent éloignés de ces opportunités ?
La réponse doit être recherchée dans plusieurs facteurs : accès difficile au crédit ; insuffisance du financement des très petites entreprises ; faiblesse de la formation entrepreneuriale ; lourdeur ou complexité administrative ; difficultés d’accès aux circuits d’approvisionnement ; coût de la formalisation ; manque d’accompagnement des jeunes entrepreneurs ; faiblesse des mécanismes de garantie ; insuffisante structuration des chaînes de valeur nationales.
Il serait donc dangereux de transformer une question économique en simple question de nationalité.
Une autre donnée devrait particulièrement inquiéter l’État
Le RGE révèle une situation fiscale extrêmement préoccupante. Sur les entreprises informelles éligibles ayant répondu à la question, seulement 4,6 % disposaient d’un numéro d’identification fiscale, contre 90 % dans le secteur formel. Cela signifie que l’État doit faire face à un double défi : faire émerger davantage d’entrepreneurs gabonais et faire entrer progressivement l’économie informelle dans le champ de la formalisation et de la fiscalité.
La réponse ne peut cependant pas être uniquement répressive.
Si l’on demande à un petit commerçant de se formaliser sans lui donner accès au crédit, à la protection sociale, à des marchés publics adaptés, à des formations et à des conditions fiscales supportables, la formalisation risque de devenir pour lui une charge plutôt qu’une opportunité.
Le recensement démographique ajoute une nouvelle dimension
Les résultats du RGPL homologués en août 2026 établissent la population du Gabon à 3 518 621 habitants. Il faut toutefois préciser que le recensement a été organisé en 2023 et que ses résultats ont été homologués en 2026.
Les données publiées font état de plus de 1,2 million de personnes de nationalité étrangère, chiffre qui doit lui aussi être analysé avec précision à partir des documents statistiques officiels avant d’en tirer des conclusions économiques définitives.
La mise en relation des données démographiques et économiques soulève néanmoins une question légitime : quelle place voulons-nous donner aux nationaux dans leur propre économie ?
Cette interrogation n’est ni xénophobe ni hostile à l’immigration. Elle relève de la souveraineté économique et de la politique publique.
Réserver, encadrer ou mieux former ? Le débat devrait désormais dépasser les déclarations générales. Le Gabon pourrait envisager une politique articulée autour de cinq axes.
1. Identifier les secteurs stratégiques
L’État devrait déterminer les activités dans lesquelles les nationaux doivent être davantage accompagnés et encouragés à investir.
Il ne s’agit pas nécessairement d’exclure les étrangers, mais de créer des mécanismes permettant aux Gabonais d’accéder réellement à ces activités.
2. Créer un véritable financement de l’entrepreneuriat national
Un jeune Gabonais ne peut pas être placé en concurrence avec un opérateur disposant déjà d’un réseau d’approvisionnement, de capitaux et d’une expérience commerciale sans que l’État ne mette en place des instruments de compensation économique.
Fonds de garantie, microcrédit professionnel, accompagnement comptable, formation et financement progressif pourraient constituer une partie de la réponse.
3. Formaliser sans étouffer
La formalisation doit devenir attractive.
Un opérateur informel devrait pouvoir comprendre ce qu’il gagne en devenant formel : accès au crédit, protection sociale, marchés, sécurité juridique, formation et accompagnement.
4. Mesurer les flux économiques
Il devient indispensable de mieux connaître les circuits d’importation, de distribution et de transfert de revenus.
La question n’est pas de surveiller une communauté particulière, mais de disposer de statistiques permettant de savoir : qui importe, qui distribue, qui produit, qui vend et quelle valeur reste effectivement dans l’économie gabonaise ?
5. Donner la priorité à la création d’entreprises nationales
Le Gabon ne manque pas seulement de capitaux. Il manque également d’un écosystème permettant au citoyen gabonais de transformer une idée en entreprise viable.
L’objectif devrait donc être de passer progressivement d’une économie où le Gabonais est souvent consommateur ou salarié à une économie où il est davantage producteur, entrepreneur, propriétaire et investisseur.
Le vrai débat commence maintenant
Le chiffre de « plus de 80 % » attribué à la BAD doit être vérifié dans le document primaire avant d’être transformé en vérité statistique définitive. Mais il serait tout aussi dangereux de détourner le regard.
Les statistiques officielles disponibles montrent déjà que l’informel représente une part considérable du tissu entrepreneurial gabonais et que les dirigeants étrangers sont majoritaires parmi les entreprises ayant déclaré leur nationalité dans le RGE.
La question fondamentale n’est donc pas : « Faut-il chasser les étrangers ? »
La question est : « Pourquoi le Gabon ne parvient-il pas encore à créer les conditions permettant à ses propres citoyens d’occuper une place beaucoup plus importante dans la création, la propriété et le développement de la richesse nationale ? »
C’est cette question que les pouvoirs publics doivent désormais affronter. Parce qu’une véritable politique de souveraineté économique ne consiste pas à fermer l’économie. Elle consiste à faire en sorte que les Gabonais aient réellement les moyens d’y participer.
Arthur Ndoungou, économiste et financier
