Invité de l’émission Le Canapé Rouge de Gabon Media Time (GMT), le lundi 12 octobre 2026, Ike Ngouoni Aila Oyouomi, président du cabinet de conseil stratégique AILA et ancien porte-parole de la présidence de la République sous Ali Bongo Ondimba, a livré une lecture exigeante des défis gabonais. De l’efficacité de l’État à l’investissement dans la jeunesse, en passant par la liberté de parole et la responsabilité politique, son diagnostic converge vers une même exigence : faire de l’exécution, de la transparence et de la redevabilité les ressorts de la transformation du pays.
Pour Ike Ngouoni, le Gabon aborde une étape décisive de son évolution politique. Après la refondation institutionnelle de la transition et la séquence électorale, le pays entre dans une phase autrement exigeante : celle où les annonces doivent céder la place aux réalisations. « Maintenant, on entre dans une phase qui est, à mon sens, beaucoup plus difficile. C’est la phase des résultats », souligne-t-il, résumant ainsi l’enjeu de la période actuelle.
À ses yeux, le problème ne réside pas nécessairement dans l’absence de stratégies, mais dans l’incapacité à assurer toute la chaîne qui conduit des orientations politiques à leurs effets concrets. « Aujourd’hui, on a besoin d’un État exécutant. » Pour y parvenir, il préconise une méthode fondée sur cinq exigences opérationnelles : une décision claire, un responsable publiquement identifié, des objectifs précis, des échéances définies et des indicateurs permettant de mesurer les progrès accomplis.
Cette culture du résultat suppose également de dépasser la multiplication des audits ponctuels. Sans remettre en cause leur utilité, l’ancien porte-parole plaide pour un pilotage permanent de l’action publique, reposant sur une connaissance actualisée des finances, des engagements et du patrimoine de l’État. « Contrôler, ce n’est pas savoir », insiste-t-il. L’enjeu est de permettre aux pouvoirs publics de disposer, en permanence, d’informations fiables pour décider, corriger et anticiper.
La continuité administrative constitue l’autre maillon essentiel de cette transformation. Les passations de service ne devraient pas se limiter à un cérémonial, mais garantir une transmission effective des dossiers, des engagements et des objectifs. Car les problèmes quotidiens des Gabonais, notamment l’accès à l’eau, à l’électricité, au logement et à une éducation de qualité, ne disparaissent pas au gré des changements de responsables. En matière de dette, cette exigence de lucidité est tout aussi déterminante : au-delà du ratio rapporté au PIB, il faut examiner les remboursements annuels et les marges réellement disponibles pour investir. D’où cette conviction : « Gouverner, c’est choisir. » Avec des ressources limitées, le saupoudrage ne saurait remplacer des priorités assumées et des résultats mesurables.
Jeunesse gabonaise : sortir du piège des plans sans lendemain
La même exigence d’exécution traverse l’analyse qu’Ike Ngouoni consacre à la jeunesse. Le chômage, estime-t-il, ne résume pas la profondeur du problème : lorsqu’une génération peine à construire son avenir, c’est la capacité de l’État à préparer le renouvellement économique et social du pays qui se trouve interrogée. « Une génération sans trajectoire, ça devient un problème d’État. »
L’intervenant relève que, depuis 1990, près de six plans ou politiques consacrés à la jeunesse ont été mis en œuvre, sans produire, selon son diagnostic, des effets à la hauteur des ambitions affichées. Il interroge moins la multiplication des dispositifs que leur financement, leur suivi et leur évaluation. Le Conseil national de la jeunesse, qui devrait contribuer à l’élaboration des politiques destinées aux jeunes, illustre à ses yeux les limites d’une architecture institutionnelle privée de moyens suffisants et confrontée à des difficultés de gouvernance.
Le Plan national de croissance et de développement (PNCD) 2026-2030 représente néanmoins une occasion de rompre avec cette logique. Pour éviter qu’il ne devienne un document supplémentaire sans effets tangibles, Ike Ngouoni propose de désigner, dans chaque département ministériel, un responsable chargé du suivi de sa mise en œuvre, ainsi que de prévoir une évaluation indépendante à mi-parcours. « Un plan qui est évalué uniquement à la fin, ça s’appelle une autopsie. »
Parmi ses propositions figure également une allocation tremplin de 120 000 FCFA par mois pendant 18 mois, destinée à accompagner entre 5 000 et 10 000 jeunes vers l’autonomie. Le financement envisagé reposerait notamment sur une réorientation d’une partie des dépenses liées aux exonérations et aux subventions sur les carburants. Il ne s’agirait pas d’installer les bénéficiaires dans une assistance permanente, mais de leur donner les moyens de franchir une étape vers l’insertion.
Car l’emploi n’est que l’aboutissement d’une chaîne qui commence à l’école et passe par l’orientation, la formation et l’accompagnement vers le marché du travail. La publication des métiers en tension permettrait, selon lui, de mieux éclairer les choix des jeunes. Il défend aussi une allocation plus équitable des ressources publiques, tenant compte des situations sociales. « Ce que l’on cherche, ce n’est pas l’égalité, c’est l’équité. » Investir dans la jeunesse revient ainsi à prévenir le gaspillage du capital humain, la précarité et, surtout, une rupture de confiance entre les citoyens et les institutions.
Loyauté politique : le droit de critiquer et le devoir d’assumer ses positions
Sur le terrain politique, Ike Ngouoni défend une conception de la loyauté qui ne saurait se réduire à l’alignement systématique. Dans une majorité issue des élections, la contradiction doit pouvoir s’exprimer sans être assimilée à une trahison. « Une contradiction interne n’est pas synonyme de déloyauté », affirme-t-il, estimant que signaler les erreurs permet de les corriger avant qu’elles ne deviennent des crises. Cette exigence doit toutefois s’accompagner d’une union sacrée pragmatique, fondée sur les faits et orientée vers la construction du pays.
L’ancien porte-parole invite également les responsables publics à assumer leurs prises de position. Changer d’avis demeure légitime, à condition d’expliquer les raisons de cette évolution plutôt que de nier ses déclarations antérieures. Derrière cette exigence de cohérence se dessine une critique des arrangements politiques et de la confusion entre fonction et identité personnelle. « La politique se meurt de ses petits arrangements avec la vérité et la conscience », prévient-il.
Son expérience au sein de la présidence lui permet, avec le recul, de souligner la distance qui peut séparer la communication institutionnelle de l’exécution effective. Il appelle à documenter aussi bien les réussites que les échecs afin d’en tirer les enseignements nécessaires à l’amélioration continue de l’action publique.
Pour le Gabon de 2036, trois priorités structurent finalement sa vision : un État résolument tourné vers les résultats, un investissement massif dans la jeunesse et une réduction du coût de la vie comme du coût de l’entrepreneuriat. Faciliter l’accès au crédit et simplifier les démarches doivent notamment contribuer à favoriser la création d’entreprises.
Au fond, la vision défendue par Ike Ngouoni Aïla Oyouomi dépasse la seule critique de l’action publique : elle appelle à inscrire la transformation du Gabon dans la durée, à investir dans les générations futures et à instaurer une culture de responsabilité. La crédibilité des ambitions nationales se mesurera moins au nombre de stratégies annoncées qu’à la capacité de les exécuter, d’en évaluer les effets et d’en rendre compte. Une exigence qui engage autant les gouvernants que les citoyens et l’ensemble des acteurs de la vie publique.
Tout compte fait, Ike Ngouoni martèle sa conviction : « Le temps des promesses est passé, nous sommes dans le temps des résultats ». Pour lui, c’est à l’aune de l’eau, de l’électricité, du logement, de l’école et de l’emploi des jeunes, c’est-à-dire de la vie quotidienne des Gabonais, que se jugera désormais l’action publique. Le bien de la population n’est plus une promesse à renouveler, mais un résultat à livrer.
