Le redéploiement des spécialistes vers l’intérieur du pays répond à une urgence sanitaire incontestable. Mais face à la pénurie de praticiens et à la fragilité des structures d’accueil, cette réforme gagnerait à s’appuyer sur une ressource encore insuffisamment mobilisée : les médecins spécialistes retraités toujours aptes à exercer.
Réuni le jeudi 8 octobre 2026 au Palais de la Présidence de la République, sous la très haute présidence du chef de l’Etat Brice Clotaire Oligui Nguema, le Conseil des ministres a examiné plusieurs mesures présentées par la ministre de la Santé, Pr. Elsa Joséphine N’kana Ayo-Bivigou. Parmi elles, le redéploiement des médecins spécialistes sur l’ensemble du territoire national apparaît comme une réponse à une inégalité persistante dans l’accès aux soins.
Le constat gouvernemental est sans ambiguïté : les spécialistes sont principalement concentrés à Libreville et dans l’Estuaire, entraînant une surcharge des structures sanitaires de la capitale et la multiplication des évacuations sanitaires. Pour corriger ce déséquilibre, chaque médecin spécialiste du secteur public devra désormais effectuer, selon une programmation du ministère de la Santé, des missions obligatoires de quinze jours à un mois par an dans les structures de l’intérieur du pays.
Le dispositif prévoit des consultations, des interventions médicales et chirurgicales ainsi que le transfert de compétences aux équipes locales, avec l’appui de la télémédecine. Il s’inscrit dans le Plan national de développement sanitaire (PNDS) et la Couverture sanitaire universelle (CSU).
Sur le principe, la mesure mérite d’être saluée. Elle rapproche les compétences médicales des populations éloignées des grands centres hospitaliers, favorise la détection précoce des pathologies et peut réduire certaines évacuations coûteuses. Elle contribue également au renforcement des capacités locales, à condition que les missions soient régulières, coordonnées et adaptées aux besoins réels des provinces.
Toutefois, une réforme pertinente dans son objectif ne saurait être évaluée uniquement à l’aune de ses intentions. Sa réussite dépendra des moyens disponibles, de la continuité des soins à Libreville et de la capacité effective des établissements de l’intérieur à accueillir les équipes.
Libreville aussi risque de payer le prix de la pénurie
La solidarité sanitaire nationale ne signifie pas que les patients de la capitale seraient plus importants que ceux de l’intérieur. Tous ont droit à des soins de qualité. Néanmoins, déplacer des spécialistes déjà peu nombreux suppose d’anticiper les conséquences sur les patients suivis dans les hôpitaux de Libreville.
En urologie, en cardiologie, en neurologie, en neurochirurgie, en néphrologie, en oncologie, en endocrinologie ou encore en chirurgie spécialisée, les compétences disponibles peuvent être insuffisantes au regard des besoins. Sans prétendre que chaque spécialité connaît exactement le même déficit, la question de leur disponibilité demeure centrale.
Lorsqu’un spécialiste quitte Libreville pendant quinze jours à un mois, que deviennent les patients hospitalisés, les consultations programmées, les interventions reportées et les malades nécessitant un suivi régulier ? Dans certaines disciplines, un rendez-vous manqué ou une opération différée peut aggraver une situation déjà préoccupante. Un médecin qui quitte Libreville, c’est potentiellement des milliers de patients exposés à des délais supplémentaires, directement ou indirectement.
Il ne s’agit donc pas de remettre en cause le redéploiement, mais de l’organiser sans fragiliser davantage les services de départ. Un calendrier échelonné, tenant compte des effectifs par spécialité, des urgences et des interventions programmées, permettrait de concilier équité territoriale et continuité des soins. La télémédecine peut compléter ce dispositif, sans remplacer les actes qui exigent une présence physique.
Autre interrogation majeure : le financement logistique. Le communiqué précise que « les structures d’accueil prendront en charge l’hébergement, la restauration et les déplacements des équipes ». Mais de quels moyens disposent réellement ces établissements ?
Le centre médical d’Okondja, où des patients devant être évacués vers Franceville sont appelés à contribuer à l’achat du carburant de l’ambulance, peut-il supporter de nouvelles charges ? Le centre médical de Pana, confronté à des difficultés d’approvisionnement en matériel aussi élémentaire que les perfuseurs, est-il suffisamment équipé pour accueillir des spécialistes ?
Ces situations illustrent les contraintes auxquelles sont confrontées certaines structures provinciales. Leur demander de financer l’hébergement, la restauration et les déplacements de médecins venus de Libreville, sans ressources préalablement garanties, risque de transformer une ambition sanitaire en difficulté opérationnelle. Un financement dédié, accompagné d’un état des lieux des équipements et des capacités d’accueil, apparaît donc indispensable.
Les médecins retraités, une expertise à remettre au service du pays
Une piste mérite alors d’être sérieusement explorée : le rappel volontaire des médecins spécialistes retraités encore valides et médicalement aptes à exercer.
La retraite administrative ne signifie pas nécessairement la fin de la compétence. La science ne meurt pas avec la fin de carrière, et l’expérience clinique acquise au fil des années constitue un capital précieux. Sous réserve de leur aptitude médicale, de leur disponibilité et des conditions réglementaires applicables, ces praticiens pourraient participer aux missions provinciales, assurer des consultations spécialisées, réaliser certains actes et encadrer les jeunes médecins.
Leur mobilisation présenterait plusieurs avantages. Elle permettrait d’élargir le nombre de praticiens disponibles sans retirer systématiquement des spécialistes à leurs services habituels de Libreville. Elle offrirait également aux équipes locales un encadrement expérimenté, favoriserait la transmission des savoir-faire et contribuerait à la formation continue.
Pour avancer, les responsables des fichiers de pension de la Caisse nationale de sécurité sociale (CNSS) et de la Caisse des pensions et des prestations familiales des agents de l’État (CPPF) pourraient être mis à contribution afin d’identifier les médecins retraités, leurs spécialités et leurs dernières affectations. Un recensement fiable, complété par un appel au volontariat et une évaluation de l’aptitude à exercer, permettrait de constituer un vivier mobilisable.
Une rémunération adaptée aux missions, une couverture assurantielle, des conditions de déplacement décentes et un cadre contractuel clair seraient nécessaires. Cette solution ne remplacerait pas le recrutement de nouveaux praticiens, mais offrirait une réponse complémentaire, potentiellement rapide et moins perturbatrice pour les services déjà sous tension.
Former aujourd’hui les spécialistes de demain
À plus long terme, le redéploiement ne suffira pas si le pays ne traite pas les causes structurelles de la pénurie. La reconnaissance de ce déséquilibre par le Conseil des ministres doit servir de point de départ à une politique ambitieuse de formation médicale.
Tout commence à l’école primaire. L’éveil scientifique, les programmes de sciences, les laboratoires scolaires et l’orientation progressive des élèves vers les filières scientifiques peuvent contribuer à faire émerger les vocations. Au secondaire, il importe de renforcer l’enseignement des sciences, de mieux accompagner les élèves et de rendre les carrières médicales plus accessibles et attractives.
Dans l’enseignement supérieur, le renforcement des capacités de l’Université des sciences de la santé et de l’Université des sciences et techniques de Masuku (USTM), ainsi que le développement des infrastructures universitaires, des équipements pédagogiques et des plateaux techniques, doivent accompagner une planification des besoins par spécialité. Les bourses, les stages hospitaliers, les partenariats universitaires et les dispositifs de spécialisation doivent répondre aux besoins réels du système sanitaire national.
Former un médecin généraliste, puis un spécialiste, exige du temps. Voilà pourquoi les mesures immédiates et les investissements de long terme doivent avancer simultanément.
Le Gouvernement a posé un diagnostic juste et engagé une orientation nécessaire. Pour qu’elle produise pleinement ses effets, il lui reste à sécuriser les moyens logistiques, préserver la continuité des soins et mobiliser toutes les compétences disponibles. Rappeler les médecins spécialistes retraités encore aptes à servir ne serait pas un retour en arrière, mais une manière intelligente de valoriser l’expérience au bénéfice des malades. Car, dans un pays où chaque spécialiste compte, aucune compétence précieuse ne devrait être laissée à l’écart tant qu’elle peut encore sauver des vies.
