AccueilEditorialEditorial. Démolitions à Libreville : un passé collectif à assumer

Editorial. Démolitions à Libreville : un passé collectif à assumer

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Ce mercredi 4 novembre 2026, les pelleteuses sont entrées en action à Okala, au Lac-Bleu et à Diba-Diba, dans le premier arrondissement de Libreville. Après de nombreuses réunions avec les populations et des opérations d’indemnisation, l’État a lancé la libération des emprises de deux axes routiers du Grand Libreville. L’objectif est connu : ouvrir des voies, bâtir des édifices et des logements sociaux, améliorer le cadre de vie.

Plusieurs centaines de bâtiments sont concernés, selon le recensement du gouvernement, et des guichets ont été ouverts pour accompagner, notamment, la scolarité des enfants. Officiellement.

Ces quartiers ne sont pas les premiers. Avant eux, il y eut Plaine-Orety, les échangeurs des

Charbonnages et de Nzeng-Ayong, le carrefour SNI. À chaque fois, la même scène : des murs qui s’effondrent, des familles qui partent, des pleurs, la poussière qui retombe sur un terrain nu.

Ce que la machine emporte

Au-delà de l’idéal de modernisation, au-delà des indemnisations censées permettre de rebâtir ailleurs, il y a ce qu’aucun chèque ne remboursera. Ces lieux ont une valeur symbolique, sentimentale et spirituelle. Certains habitants y sont nés, y ont grandi, y ont vieilli. Ils y ont enterré leurs parents, parfois leurs enfants. Toute une vie s’écroule en quelques minutes, sous les coups d’une pelleteuse. Que de souvenirs enfouis sous les gravats, puis sous le vide !

Cette douleur, l’État ne peut l’écarter d’un revers de main. Indemniser une maison, ce n’est pas indemniser une mémoire. L’État lui doit du respect, du temps et un accompagnement digne.

Le miroir de l’histoire

Mais disons la vérité la plus crue : ces démolitions sont le résultat de longues années de défaillance de l’État, d’un manque de vision et de planification.

Regardons-nous dans le miroir de l’histoire. Le ministère de l’Habitat et du Logement, la Conservation foncière, le Cadastre, l’Agence nationale de l’urbanisme, des travaux topographiques et du cadastre (ANUTTC) : tous ont échoué. Pis, le ministère de la Planification a, comme son nom l’indique, tout planifié, sauf la croissance démographique et l’occupation urbaine. On ne s’est jamais projeté dans le temps pour comprendre la mobilité sociale et l’aménagement de l’espace.

Non, pas tout à fait ! Plusieurs fonctionnaires de ces ministères se sont enrichis sur le dos des pleurs d’aujourd’hui.

Pendant ce temps, des familles se sont installées, ont construit, ont vécu, sans que nul ne trace de limites. Aujourd’hui, l’État ressemble à Sisyphe : condamné à l’éternel recommencement, il roule son rocher et détruit ce qu’il a laissé bâtir hier.

Le coût de cette imprévoyance, ce ne sont pas les administrations qui le paient, mais les familles. Nous devons assumer cet échec collectif de vision, de planification et d’anticipation.

Planifier, enfin

Il est temps de nous asseoir et de nous poser les bonnes questions. Qui occupe quel espace ? Où loger une population qui croît ? Quelles voies réserver dès maintenant ?

 Il faut programmer l’occupation des espaces urbains, mais aussi ruraux. On l’oublie trop : l’anarchie cadastrale et architecturale s’installe déjà dans nos villages. Chaque case bâtie sans plan, ni alignement y prépare les déguerpissements de demain. Il est moins coûteux, et moins cruel, de tracer une limite aujourd’hui que de détruire un quartier plus tard.

Une ville ne se décrète pas à coups de pelleteuse : elle se pense, se dessine, se protège.

Chaque voie, chaque logement social, chaque zone inconstructible suppose une décision prise avant que la première famille ne s’installe, et non après.

Le gouvernement doit donc délimiter avec exactitude les zones, anticiper les besoins, réserver les emprises des futurs axes et empêcher, dès le premier parpaing, les constructions anarchiques. Il faut un cadastre fiable, des titres fonciers délivrés dans des délais raisonnables, des sanctions réelles contre la vente de terrains non constructibles.

Cela suppose que le ministère de l’Habitat, la Conservation foncière, l’Anuttc et le ministère de la Planification parlent, enfin, d’une seule voix. Pour que, dans dix ans, on ne casse plus.

Les habitants d’Okala, du Lac-Bleu et de Diba-Diba paient aujourd’hui une dette qu’ils n’ont pas contractée seuls. Le moins que nous leur devons est de faire de leur sacrifice une leçon.

Dans dix ans, une autre génération ne doit plus voir ses maisons marquées de rouge. Cela dépend de ce que l’État décidera maintenant, et de ce que nous, citoyens, exigerons de lui.

Aux dirigeants, nous demandons de la vision ; à chacun de nous, de la vigilance. Une nation se juge à la manière dont elle traite ceux dont elle bouscule la vie. Elle se juge aussi à sa capacité de tirer les leçons de ses erreurs.

Que le 4 novembre 2026 ne soit pas une date de plus dans la liste des démolitions, mais celle d’un sursaut.

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