Lancée à grands coups de com’ ministérielle, la Centrale d’Achat du Gabon (CEAG) devait briser les monopoles de la vie chère. Quelques mois après le démarrage de ses activités sous la direction de Théophile Boutamba, l’éléphant institutionnel a accouché d’une souris : une foire populaire et inefficace, incapable de rivaliser avec le moindre grossiste de Libreville.
C’était la promesse reine du gouvernement de la Cinquième République. Sous la houlette d’Henri-Claude Oyima, alors ministre d’État à l’Économie, et avec la bénédiction du président Brice Clotaire Oligui Nguema, le gouvernement sortait de ses cartons l’arme fatale contre l’inflation : la CEAG. Sur les parchemins officiels, la partition frôlait le génie logistique. Il s’agissait de bâtir une centrale d’achat mastodonte au capital de 1 milliard de FCFA, entièrement bouclé par l’État. Sa mission ? Importer massivement pour approvisionner exclusivement les boutiquiers et détaillants des quartiers de Libreville et de l’intérieur du pays. L’objectif théorique était louable : court-circuiter les intermédiaires véreux, stabiliser le panier de la ménagère et utiliser le levier public pour casser les prix.
Mais entre l’utopie des cabinets ministériels et la réalité opérationnelle, le projet a sombré dans l’amateurisme. À la baguette de ce naufrage : Théophile Boutamba, le directeur général propulsé pour matérialiser cette feuille de route.

La méthode Boutamba : transformer un grossiste en bazar public
Annoncée en grande pompe comme pleinement opérationnelle à partir d’avril 2026, la CEAG, sous l’ère Boutamba, a immédiatement trahi sa profession de foi. Ce qui devait être le bunker de gros des épiceries de quartier a muté en un grand marché à ciel ouvert, désorganisé et bruyant. Les consignes initiales d’Henri-Claude Oyima, qui exigeaient de ne vendre qu’aux professionnels pour irriguer les structures de proximité, ont été balayées d’un revers de manche.
Au lieu de cela, Théophile Boutamba a choisi la politique du chiffre facile et du spectacle : transformer la CEAG en une foire populaire périodique. Le citoyen lambda s’y bouscule désormais pour acheter au détail, faisant lui-même la queue là où seuls des camions de commerçants auraient dû charger.
Plus humiliant encore pour la direction générale : le service public de l’alimentation fait pâle figure face au secteur privé. N’importe quel habitant de la capitale le sait du bout de l’ongle : pour les produits de première nécessité, les étals des marchés de Mont-Bouët ou de Petit-Paris restent nettement plus abordables et mieux achalandés.
Comment le directeur général de la CEAG justifie-t-il d’avoir mobilisé un milliard de fonds publics pour accoucher d’une structure moins compétitive qu’un grossiste de quartier ? En l’état actuel, la CEAG, sous la direction de Boutamba, n’est rien d’autre qu’une épicerie ordinaire, une pâle copie des supermarchés Cecagado, l’efficacité logistique en moins.
Fonctionnaires-boutiquiers et opacité financière : les questions qui fâchent
Ce naufrage opérationnel soulève une série de questions explosives sur la gestion interne de Théophile Boutamba, des interrogations que les contribuables et les observateurs commencent à poser à haute voix.
Le statut des équipes. Qui tient réellement la caisse et gère les rayons de ces hangars ? S’agit-il de fonctionnaires détachés de l’État ? Si oui, le Gabon est-il en train d’inventer, sous l’aval de sa direction, le concept absurde du fonctionnaire-épicier ?
L’hémorragie budgétaire. Quels sont les émoluments, primes et avantages accordés à ces agents publics reconvertis dans la pesée de sacs de riz et le comptage de bidons d’huile ?
Le trou noir des marges. Où passent les économies d’échelle promises par la mutualisation des achats d’État, si les prix finaux sur les étals sont plus élevés que dans les secteurs formel et informel ?
Un contresens doctrinal majeur
Au-delà de l’échec managérial flagrant, imputable à sa gouvernance, la trajectoire imprimée par Théophile Boutamba à la CEAG pose un lourd problème juridique et doctrinal. Le Gabon est, par son choix constitutionnel, une économie de marché libéralisée. Dans ce système, l’État a un rôle de régulateur, d’arbitre, de gendarme des prix, et non d’acteur mercantile.
En vendant au détail et en direct, la direction de la CEAG se rend coupable de concurrence déloyale flagrante face au secteur privé. Elle asphyxie les commerçants indépendants, ceux-là mêmes qui subissent de plein fouet une fiscalité lourde, paient leurs impôts et s’acquittent des taxes en vigueur. Voir la puissance publique utiliser l’argent de l’impôt pour couler ceux qui le paient n’est rien d’autre qu’une aberration économique.
Conclusion politique : l’illusionnisme économique du gouvernement
Au-delà des simples dysfonctionnements logistiques de Monsieur Boutamba, l’enlisement de la CEAG résonne comme un signal d’alarme politique majeur pour les autorités publiques. Ce projet devait être la vitrine sociale du gouvernement de la Cinquième République, la preuve tangible que le pouvoir en place pouvait tordre le cou à la vie chère sans passer par les vieilles recettes inefficaces du passé.
En laissant cette centrale s’effondrer au niveau d’une vulgaire boutique de quartier, le sommet de l’État s’expose à un retour de bâton populaire brutal.
La CEAG est aujourd’hui le symbole d’un dirigisme mal maîtrisé. À vouloir jouer les commerçants au lieu de structurer les filières, le gouvernement a transformé une promesse de soulagement national en un gadget bureaucratique inefficace. Si l’État veut réellement terrasser le monstre de la vie chère, il va devoir d’urgence chasser les épiciers de la direction de la CEAG pour y réinstaller des logisticiens.
Le populisme économique a ses limites : on ne gouverne pas un marché par des coups d’éclat publicitaires ni par un dirigisme improvisé. Si l’État gabonais s’entête à vouloir faire le métier des commerçants, plutôt que d’exercer sa mission régalienne de régulation et de contrôle des prix en amont, la CEAG restera un gouffre financier de plus.
Pour l’État, l’urgence n’est plus de multiplier les inaugurations de hangars, mais de réévaluer, de toute urgence, la gouvernance de cette centrale avant que le milliard du capital initial ne s’évapore définitivement, emportant avec lui le peu de patience qui reste aux ménages gabonais.
