De l’immigration subie à l’immigration choisie, contrôlée et intégrée
Le chiffre est désormais connu : le Gabon compte 3 518 621 habitants, dont 1 200 256 étrangers, soit environ 34,1 % de la population selon les résultats du Recensement général de la population et du logement de 2026.
Ce chiffre ne doit être ni instrumentalisé contre les étrangers, ni minimisé. Il doit surtout provoquer une question essentielle : quelle politique migratoire le Gabon veut-il désormais mettre en œuvre ?
Car le véritable sujet n’est pas la présence de l’étranger. Le Gabon est historiquement une terre d’accueil et a toujours bénéficié des échanges humains, économiques et culturels avec son environnement régional et international.
Le problème commence lorsque l’État ne sait plus précisément qui entre, qui séjourne, qui travaille, qui entreprend, qui contribue à l’économie, qui acquiert des droits et qui, à l’expiration de son droit au séjour, doit repartir.
Le recensement doit ouvrir une nouvelle étape
Le recensement constitue une photographie démographique. Il doit maintenant être complété par un audit national de la présence étrangère.
Il faut connaître, de manière documentée et actualisée :
- combien d’étrangers disposent d’un titre de séjour valide ;
- combien travaillent légalement et dans quels secteurs ;
- combien exercent une activité commerciale ou entrepreneuriale ;
- quelle est leur contribution fiscale et sociale ;
- quelle est leur place dans l’économie informelle ;
- combien d’entreprises à capitaux étrangers sont effectivement déclarées ;
- combien de Gabonais sont employés dans ces entreprises ;
- quelle est la situation des étrangers au regard du foncier ;
- combien de personnes sont en situation irrégulière ;
- combien de décisions de départ ou d’éloignement restent inexécutées.
Sans ces données, le débat reste largement fondé sur des perceptions.
Le problème n’est pas l’étranger : c’est l’absence de maîtrise
Il faut éviter une confusion dangereuse : étranger ne signifie pas clandestin. Un étranger régulièrement installé, qui travaille légalement, paie ses impôts, respecte les lois et contribue à l’économie nationale, n’est pas le problème.
À l’inverse, une politique migratoire crédible doit pouvoir traiter les situations irrégulières conformément au droit : régularisation lorsqu’elle est juridiquement possible, départ volontaire lorsque la personne n’a plus de droit au séjour et exécution des décisions définitives d’éloignement lorsqu’elles sont légalement prononcées.
La question est donc celle de la maîtrise des flux et de l’application effective de la loi.
L’emploi des Gabonais doit rester une priorité
Le Gabon doit également répondre à une question sociale fondamentale : quelle place l’immigration occupe-t-elle sur le marché du travail national ?
L’ouverture économique peut être bénéfique lorsqu’elle apporte des capitaux, des compétences, des technologies, des réseaux commerciaux et des emplois.
Mais elle doit également favoriser le transfert de compétences vers les Gabonais.
L’autorisation de travailler devrait donc être davantage liée aux besoins réels de l’économie, aux compétences recherchées et à la capacité de l’employeur à former progressivement des travailleurs gabonais.
Et il faut être cohérent : on ne peut pas lutter contre l’immigration irrégulière sans lutter également contre l’emploi irrégulier.
La responsabilité des employeurs doit donc être pleinement engagée.
Commerce et économie informelle : formaliser plutôt que stigmatiser
La présence étrangère dans le commerce et l’économie informelle doit être étudiée avec des données, et non avec des généralisations.
L’objectif doit être simple : mêmes règles, mêmes obligations et même fiscalité pour les activités placées dans une situation comparable.
La formalisation de l’économie doit permettre à l’État de connaître les acteurs, de sécuriser les activités, d’élargir l’assiette fiscale et de protéger les travailleurs.
Foncier et nationalité : deux sujets de souveraineté
Le foncier mérite une attention particulière. Le Gabon doit disposer d’une connaissance précise des acquisitions, occupations et droits fonciers détenus par des personnes physiques ou morales étrangères, dans le respect du droit applicable.
La question de la nationalité doit également rester un acte juridique et souverain, fondé sur des règles transparentes.
Résider au Gabon, y travailler, investir au Gabon et devenir Gabonais sont quatre situations juridiquement différentes. Il est donc nécessaire de préserver cette distinction.
CEMAC : libre circulation ne signifie pas absence de contrôle
Le Gabon appartient à un espace régional qui favorise la circulation des personnes et des biens. La libre circulation constitue un instrument d’intégration économique. Elle ne signifie toutefois pas que les États doivent renoncer à l’identification, à l’enregistrement, au contrôle documentaire ou à l’application de leurs législations.
Libre circulation, oui. Absence de contrôle et d’identification, non. La maîtrise des frontières demeure donc indispensable.
L’immigration peut aussi être une opportunité
Une politique migratoire sérieuse ne doit pas seulement parler de contrôle.
L’immigration peut contribuer au développement lorsqu’elle apporte des compétences, des investissements, de l’entrepreneuriat, des échanges commerciaux, des savoir-faire et des emplois.
Le Gabon pourrait ainsi mieux identifier les compétences dont il a besoin et construire une politique d’immigration choisie, privilégiant notamment les secteurs où les besoins nationaux sont clairement établis.
Le principe pourrait être simple : le Gabon accueille dans le respect de ses lois, valorise les compétences dont il a besoin, protège son marché du travail, exige la contribution de tous et respecte les droits fondamentaux.
Et lorsque le droit au séjour prend fin ? C’est probablement l’un des sujets les plus difficiles, mais il faut l’aborder avec responsabilité.
Lorsqu’une personne n’a plus de droit légal à demeurer au Gabon, plusieurs mécanismes peuvent être envisagés selon sa situation : régularisation lorsqu’elle est possible, retour volontaire accompagné ou, lorsque toutes les conditions juridiques sont réunies, éloignement conformément à la loi.
Les ambassades et États d’origine doivent pouvoir être associés à l’identification des ressortissants, à la délivrance des documents de voyage et à l’organisation des retours.
Le Gabon pourrait également réfléchir à un mécanisme national de retour et de réintégration, notamment pour faciliter les retours volontaires dans des conditions dignes et organisées.
Il ne s’agit pas de stigmatiser une nationalité, mais de faire respecter une règle universelle : un droit au séjour qui prend légalement fin doit produire des conséquences juridiques.
Et les Gabonais de la diaspora ?
Une politique migratoire cohérente doit fonctionner dans les deux sens.
Le Gabon doit également être capable d’attirer ses propres compétences établies à l’étranger. Médecins, ingénieurs, enseignants, entrepreneurs, financiers, techniciens et cadres gabonais de la diaspora doivent pouvoir participer davantage au développement national. Choisir les compétences étrangères dont le pays a besoin doit aller de pair avec la mobilisation des compétences gabonaises de l’extérieur.
Le véritable enjeu : retrouver la maîtrise
Le débat ne doit donc pas opposer les Gabonais aux étrangers. Il doit opposer une politique migratoire maîtrisée à une politique migratoire insuffisamment documentée et contrôlée.
Le Gabon n’a pas vocation à devenir une forteresse fermée aux étrangers. Mais il n’a pas non plus vocation à devenir un territoire où l’État ne sait plus précisément qui entre, qui s’installe, qui travaille, qui investit, qui contribue et qui n’a plus de droit à y demeurer.
Le recensement de 2026 offre à la 5ème République, une occasion historique de repartir sur des bases objectives.
Il appartient désormais aux pouvoirs publics de transformer cette photographie démographique en politique publique : données fiables, frontières maîtrisées, titres de séjour suivis, travail régulé, fiscalité équitable, foncier sécurisé, nationalité maîtrisée, coopération régionale respectée et retours organisés lorsque le droit au séjour a pris fin.
Conclusion
Le Gabon doit passer de l’immigration subie à une immigration choisie, contrôlée, intégrée et économiquement utile. Non pas contre l’étranger.
Mais pour un État qui connaît sa population, maîtrise son territoire, protège ses citoyens et fait respecter ses lois.
Arthur N’DOUNGOU, Arthur N’Doungou, expert financier et ancien haut responsable gabonais
